Les Œuvres de Louise Labé, Lyonnaise (vers 1524-1566) ont été publiées en 1555 à Lyon. Elles sont composées d'un texte en prose (« Débat de folie et d’amour »), des « Poésies » (trois « Élégies » et vingt-quatre « Sonnets »), ainsi que d'une série d’hommages poétiques de contemporains. Dans la préface, la poétesse s'adresse à sa protectrice Clémence de Bourges (1530-1562) qu'elle a connue au couvent et avec qui elle a conservé des liens d'amitié.
À M.C.D.B.L.1
Étant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui ont la commodité2, doivent employer cette honnête liberté, que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles3 apprendre, et montrer aux hommes le tort qu'ils nous faisaient en nous privant du bien et de l'honneur qui nous en pouvaient venir : et si quelqu'une parvient en tel degré, que de pouvoir mettre ses conceptions par écrit, le faire soigneusement et non dédaigner la gloire, et s'en parer plutôt que de chaînes, anneaux, et somptueux habits, lesquels ne pouvons vraiment estimer nôtres que par usage4. Mais l'honneur que la science nous procurera sera entièrement nôtre et ne nous pourra être ôté, ne5 par finesse de larron, ne force d'ennemis, ne longueur du temps. Si j'eusse été tant favorisée des Cieux, que d'avoir l'esprit grand assez pour comprendre6 ce dont il a eu envie, je servirais en cet endroit plus d'exemple que d'admonition7. Mais ayant passé partie de ma jeunesse à l'exercice de la Musique, et, ce qui m'a resté de temps, l'ayant trouvé court pour la rudesse de mon entendement8, et ne pouvant de moi-même satisfaire au bon vouloir que je porte à notre sexe, de le voir non en beauté seulement, mais en science et vertu passer ou égaler les hommes : je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d'élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux, et s'employer à faire entendre au monde que si ne nous sommes faites pour commander, si9 ne devons-nous être dédaignées pour compagnes tant ès10 affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir. Et outre la réputation que notre sexe en recevra, nous aurons valu au public, que les hommes mettront plus de peine et d'étude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'aient honte de voir précéder11 celles desquelles ils ont prétendu être toujours supérieurs quasi en tout. Pour cela, nous faut-il animer12 l’une à l’autre à si louable entreprise, de laquelle ne devez éloigner ni épargner votre esprit, à de plusieurs et diverses grâces accompagné : ni votre jeunesse, et autre facteur de fortune, pour acquérir cet honneur que les lettres et sciences ont accoutumé porter13 aux personnes qui les suivent. S’il y a quelque chose recommandable après la gloire et l’honneur, le plaisir que l’étude des lettres a accoutumé donner nous y doit chacune inciter : qui est autre que les récréations, desquelles quand on en a pris tant que l’on veut, on ne peut se vanter d’autre chose, que d’avoir passé le temps. Mais celle de l’étude laisse un contentement de soi, qui nous demeure plus longuement, car le passé nous réjouit et sert plus que le présent, mais les plaisirs des sentiments se perdent incontinent14 et ne reviennent jamais et en est quelquefois la mémoire autant fâcheuse comme les actes ont été délectables15. […] Et parce que les femmes ne se montrent volontiers en public seules, je vous ai choisie pour me servir de guide, vous dédiant ce petit œuvre que ne vous envoie à autre fin que pour vous acertener16 du bon vouloir lequel depuis long temps je vous porte et vous inciter et faire venir envie en voyant ce mien œuvre rude et mal bâti17, d’en mettre en lumière un autre qui soit mieux limé18 et de meilleure grâce.
Dieu vous maintienne en santé.
De Lyon, ce 24 juillet 1555.
Votre humble amie, Louise Labé
Louise Labé, Épître dédicatoire à Mademoiselle Clémence de Bourges, Lyonnaise, 1555.
1. À M.C.D.B.L. : À Mademoiselle Clémence de Bourges Lyonnaise. Il s’agit de la protectrice de Louise Labé. 2. Commodité : possibilité. 3. Icelles : pronom qui désigne les sciences et disciplines. 4. Si une femme atteint un tel niveau qu'elle est capable de mettre ses idées par écrit, qu'elle le fasse avec soin, sans dédaigner la gloire dont elle devrait se parer plutôt que de chaînes, anneaux, et somptueux habits ; en effet, ces derniers ne peuvent être considérés comme véritablement nôtres que par l'usage. 5. Ne : ni. 6. Comprendre : contenir. 7. Admonition : avertissement. 8. Entendement : intelligence. 9. Si : pour autant. 10. Ès : dans les. 11. Précéder : être en première position. 12. Animer : pousser à, encourager à. 13. Cet honneur que les lettres et sciences apportent habituellement à ceux qui s'y consacrent. 14. Incontinent : immédiatement. 15. Délectables : délicieux, très agréables. 16. Acertener : assurer. 17. Ce mien œuvre rude et mal bâti : mon ouvrage, mal rédigé et dépourvu de grâce. 18. Limé : travaillé.
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